CENTRAFRIQUE/CENTRAL AFRICA
 Républicaine Centrafricaine
11H56 - Jeudi 20 mars 2014

Gaston N’Guérékata : « un citoyen centrafricain révolté »

Jeudi 20 mars 2014 - 11H56

Gaston N’Guérékata, « citoyen centrafricain révolté », a abandonné sa vie aux Etats-Unis pour venir apporter son aide en RCA. Il partage son diagnostic sur la situation de son pays et, même s’il a démissionné de son poste de président du Parti pour la Renaissance Centrafricaine, il a des idées précises sur les mesures à entreprendre pour reconstruire et apaiser la Centrafrique.

Gaston N'Guérékata

Gaston N’Guérékata

Vous avez quitté les Etats-Unis où vous viviez et l’on vous voit, aujourd’hui, au chevet de la population centrafricaine meurtrie. Racontez-nous ?

J’ai été chassé en 1994 par le régime MLPC (NDLR : Mouvement pour la Libération du Peuple Centrafricain, parti politique centrafricain créé en 1979 par l’ancien Premier ministre Ange-Félix Patassé). Je suis parti en exil sans rien. J’ai choisi les Etats-Unis – le pays de tous les possibles – pour refaire ma vie où, à force de travail et de ténacité, j’ai pu gravir tous les échelons du monde académique et de la recherche scientifique.

Mais, je suis et demeure un Centrafricain. J’ai assisté, mortifié, au putsch de François Bozizé en mars 2003. Cet homme, je ne l’aime pas du tout. Pour un professeur d’université, dont la fonction première est de transmettre le savoir aux générations futures pour qu’elles puissent trouver leur place dans l’existence, voir un « demi lettré », général d’armée sachant à peine manier les armes, accéder à la tête de l’Etat et dire que ses enfants et lui n’ont pas été à l’université pour diriger un Etat, est une horreur, une page noire dans l’histoire de la Centrafrique. Durant son règne ubuesque, il a mis le pays en coupe réglée, ce que je n’ai eu de cesse de dénoncer. Puis vint la Séléka, pouvoir encore plus fou que le précédent, et littéralement ivre de pillages. C’en était trop, il fallait que je rentre. Voir la classe politique centrafricaine ramper devant ce pouvoir, par lâcheté et surtout par appât du gain, m’a profondément choqué. Il fallait quelqu’un pour se dresser entre les soudards de la Séléka et le peuple. Pas quelqu’un de motivé, comme François Bozizé et ses anciens ministres, par la seule soif de pouvoir, mais mû par l’empathie africaine, le souci de l’autre. J’ai pensé que c’était mon rôle, alors me voilà.

Vous étiez le président de votre parti et vous avez démissionné, pourquoi ?

Des membres éminents de la diaspora centrafricaine ainsi que des cadresuniversitaires, hommes d’affaires de haut niveau en Centrafrique, ont pensé que j’étais le plus qualifié pour redresser le pays et ils m’ont donc demandé de devenir président du Parti pour la Renaissance Centrafricaine, le PARC. C’était un grand honneur. J’ai exercé cette fonction avec bonheur, et j’espère humilité.

Mais en me réinstallant à Bangui, je devais pouvoir disposer d’une liberté de parole et d’action entière, montrer que je n’étais pas dans un calcul politique, mais là pour aider mon peuple. C’est tout le sens de mes actions sur place, dans les quartiers, les camps de déplacés et les dispensaires. Et je m’y retrouve bien seul, il faut l’avouer. Aucun homme politique centrafricain n’y met jamais les pieds. Et les plus actifs sur la scène médiatique sont les plus absents sur le terrain. C’est assez normal, somme toute, car tous ceux que je rencontre, hommes de la rue ou cadres, ne peuvent plus supporter ces gens hautains qui ne portent pas un seul regard sur le sort des populations, et ne pensent qu’à leur propre destin…

Quelle est votre vision pour la RCA de demain et comment comptez-vous la mettre en œuvre ?

D’abord, il faut dire que la réalité de la crise actuelle est avant tout politique, institutionnelle et de représentation. C’est la crise d’une République épuisée, fatiguée, confisquée et affaiblie par une classe politique véreuse qui s’est reproduite à l’identique depuis plus de cinquante ans, qui a démobilisé nos forces vives et démoralisé le peuple. Je veux dire que le logiciel qui pilote la RCA est défaillant. Il faut en changer. Ce qui implique changer tout le personnel politique professionnel, qui, disons-le, est d’un niveau très insuffisant, quand il n’est pas carrément corrompu et malhonnête.

Changer de logiciel, cela implique de repenser les schémas d’intégration régionale. J’ai publié récemment sur le site de Jeune Afrique une tribune dans laquelle je militais pour la reprise du processus Bogandien de fédération. Certaines personnes m’ont dit « mais c’est trop tôt. » Non, au contraire. C’est maintenant que cela peut et doit être fait. Tout est à rebâtir. La CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) qui fête ses 20 ans est plombée par la crise centrafricaine; aux Centrafricains donc de redonner un sens à cette union.

Nous sommes, en partie, responsables de ses difficultés, nous pouvons proposer un principe fédéraliste qui permette à nos pays de prendre une place entière dans la mondialisation. Bien sûr, il faudra partir d’un noyau dur et consentir à des abandons de souveraineté. Pour la RCA, ce sera facile, car elle n’a plus aucun attribut de souveraineté. Ce sera plus dur pour les autres, Congo Brazzaville, Cameroun, Gabon…, mais nous avons besoin d’eux, et nous avons aussi beaucoup à leur offrir.

Cette vision politique de moyen terme qui puise aux racines mêmes du Bogandisme doit être supportée par plusieurs actions. La première concerne l’agriculture vivrière, qui aurait tout à gagner d’une inscription dans un système coopératif agile et souple. L’agriculture centrafricaine a toujours été efficiente, il convient désormais de lui donner les moyens de s’interconnecter et d’accéder à des marchés porteurs, qu’ils soient locaux, régionaux ou sous-régionaux. Cela implique un travail sur les infrastructures, à partir de l’existant – qui a été abandonné depuis 30 ans – visant à reconstruire un tissu de routes et de pistes pour désenclaver les lieux de production. L’éducation et la santé sont les deux autres grands domaines où nous devrons faire porter nos efforts. J’annoncerai bientôt des initiatives très opérationnelles sur ces sujets.

Vous venez récemment de doter l’Université de Bangui du Wifi, initiative louable, mais quelles autres initiatives envisagez-vous de mettre en œuvre en RCA ?

J’ai entamé un projet de réconciliation dans les quartiers. C’est pour le moment la priorité des priorités. Grâce à de courtes représentations de théâtre qui mettent en scène des femmes catholiques et musulmanes, d’abord en conflit puis réconciliées, je porte une parole d’apaisement qui parle aux gens. Dès que j’ai la possibilité de mobiliser un peu d’argent, je poursuis aussi mes dons de médicaments dans les dispensaires et les cliniques.

Comment analysez-vous la situation du pays ?

Chaos, gabegie, vols : mais je peux vous dire que cela va se terminer. Je ne crois pas du tout au fatalisme qui veut que la partition du pays soit inéluctable. La jeunesse, pour peu qu’on lui propose un horizon nouveau, sera au rendez-vous pour créer une vague de paix. Nous devons entamer une révolution copernicienne qui nous éloigne du chaos – généré par des hommes corrompus et mauvais – au profit d’un modèle apaisé auquel je travaille. Cela passera par une action très résolue contre les fauteurs de troubles.

La paix est-elle encore possible ? Comment faire pour y parvenir ?

C’est un processus long, de terrain, qui vous oblige à vous mettre sous l’arbre avec des personnes qui se haïssent pour les faire se parler et se pardonner. C’est quelque chose de très gratifiant, même si cela demande des trésors de patience et de diplomatie. Ce n’est vraiment pas un chantier pour politiciens pressés (rires), mais je considère cela comme ma priorité actuelle. Et pour vous répondre, oui la paix est encore possible, à condition que les hommes qui soufflent sur les braises soient définitivement mis hors d’état de nuire.

Quel est votre message à l’endroit des lecteurs d’Opinion Internationale et des centrafricains ?

Je dis à mes sœurs et à mes frères centrafricains qu’ils ne sont pas seuls, abandonnés. Si la majorité des responsables politiques les a délaissés, d’autres se lèvent pour aller à leur rencontre et les aider. Un monde nouveau va émerger du chaos. Aux Centrafricains d’accompagner ce mouvement. La jeunesse est l’espoir de ce pays. Ils savent où me trouver et ils sont de plus en plus nombreux à venir à moi pour qu’ensemble nous reconstruisions notre pays dans la concorde.

 

Qui est Gaston N’Guérékata ?

 

Citoyen centrafricain âgé de 60 ans, il a grandi et fait ses études jusqu’au baccalauréat en RCA (à Paoua, Berbérati et Bangui) avant d’entamer un cycle d’études supérieures en mathématiques en Amérique du Nord (Canada et Etats-Unis). Après son doctorat, il revient en Centrafrique où il occupe plusieurs fonctions dans le monde universitaire : Professeur et Vice-Recteur de l’Université de Bangui, Secrétaire d’Etat à la Recherche Scientifique et Technique, Ministre et Porte-parole du gouvernement d’André Kolingba, dernier régime stable qu’ait connu ce pays.

Il est également Professeur des Universités, Doyen associé de la faculté des Sciences à Morgan State University, de Baltimore, aux Etats-Unis, et membre de l’Académie Africaine des Sciences.

Il complète son curriculum en ajoutant qu’il est le premier Africain à recevoir le NAFEO NOBLE Award, haute distinction académique américaine, qu’il est aussi Chevalier de la Légion d’Honneur en France, commandeur dans l’ordre du Mérite Centrafricain et officier des Palmes Académiques.

Plus personnellement, il précise qu’il est un « citoyen centrafricain révolté », qui a tout abandonné – sa vie aux Etats-Unis, sa famille qui y est encore, son poste à l’Université à Baltimore – pour venir « apporter son aide à un peuple, le sien, plongé dans la souffrance par la folie d’hommes sans foi ni loi ».

Il s’est réinstallé à Bangui à la mi-septembre 2013 pour réclamer la démission du Président Djotodia. Demande faite en juin, réitérée le 1er octobre lors d’une conférence de presse tenue à l’hôtel Ledger Plaza de Bangui, puis reformulée directement dans le bureau du chef de l’Etat, en face-à-face, au camp de Roux, le lendemain.

 

 

 

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Lydie Nzengou
Journaliste, chef de la rubrique Centrafrique